brèves d'escales

poser le sac, à nouveau


"Brèves d'escales" se termine.
Après les quelques virées dans les îles de l'océan indien, les diverses Amériques, l'Asie du Sud et du Sud-Est, et un pour finir un quasi tour de l'Afrique, mes émerveillements se sont un peu émoussés. Non pas que je sois devenu blasé, bien au contraire, je suis toujours avide de nouvelles terres et de revenir fouler les sols que j'ai appréciés (et même ceux que je n'ai pas aimés d'ailleurs, afin de me refaire une opinion moins sombre).
Disons que si je continuais ce blog, il perdrait de sa candeur et surtout je risque de basculer vers un relativisme malheureux, ce que tout voyageur sensé essaie d'éviter.
Alors j'arrête brèves d'escale et vais sans doute créer un autre blog plus joyeux et puis léger, contant mes absences d'aventures en compagnie de mon fier esquif P'tit mousse.
Rendez-vous cet été alors...
Je poste ci-dessous un dernier article en guise de conclusion, une réflexion générale sur les ports, peut-être pour donner un sens à brèves d'escale avant de les fermer définitivement.

Nous autres, marins, avons la chance de voyager d’une certaine façon qui semble pourtant aujourd’hui démodée, trop lente, qui paraît venir d’un temps réservé aux pionniers tout droit sortis d’un livre d’histoire. A croire que la modernité n’a pas eu raison de notre patience…

Parce que nous sommes parmi les derniers à compter les distances en jours (pour paraphraser Deniau), parce que nos yeux voient la terre se rapprocher lentement, après plusieurs semaines d’un horizon infini et indéfinissable, quele corps s’est habitué à contrebalancer le mouvement de la houle et qu’il se plaît à reposer sur un sol instable, que l’esprit est devenu solitaire, qu’ils’est émancipé du temps et s’est absenté de la communauté humaine, nous arrivons sur terre comme des étrangers. Même chez nous.

Parce que la mer est fatalement devenue notre « ici », où que nous atterrissions, nous venons inévitablement d’un « ailleurs ».

Ce sentiment étrange est conforté par un autre aspect plus prosaïque ; Nous jetons les amarres dans un port. Or, un port est rarement la vitrine d’un pays. Très utile voire indispensable à l’économie de la ville ou du pays, mais rarement attractif. Lieu de passage et d’immigration clandestine - ou en tout cas incontrôlée -, de contrats de travail inexistants, de friches industrielles, d’emplois qui nécessitent une main d’œuvre peu qualifiée et peu regardante de la sécurité du travail et de son salaire, un port a souvent beaucoup de richesses en transit, mais un PNB par habitant souvent faible. Parce que le port, populaire, est estimé incontrôlable, on préfère faire de la ville d’à côté le haut lieu culturel et le centre des affaires… Mais on vante rarement son port, sauf bien sûr pour ce qu’il est - son tonnage et ses capacités d’accueil -, mais uniquement pour cela. C’est un utilitaire, rien de plus.

De surcroît, dans notre imaginaire collectif, relayé par la littérature et le cinéma, le port devient la nuit la tanière de la pègre. « Certains lieux parlent d’eux mêmes » écrivait Stevenson. Le port, quant à lui, appelle au meurtre, à la prostitution, aux trafics en tous genres. Refuge des rats et chiens errants, des violeurs et renifleurs de petites culottes, des smugglers et autres trafiquants de drogues, des dockers en journée travestis en psychopathes la nuit.

Se promener dans un port la nuit est toujours une expérience un peu lugubre, si les marins sont suffisamment à jeun pour s’en rendre compte. Entre la porte d’entrée et le quai où est accosté le navire, on traverse de grandes friches vides, mal éclairées, où l’on devine dans les grandes masses sombres des grues, des wagons, des silos, des montagnes de containers, des grandes machines de manutention, d’immenses hangars souvent dans des états lamentables complètement dilapidés, en tôle froissée et aux vitres cassées. Et toujours du bruit : rats qui renversent les poubelles, grincement des poulies mal graissées, grondement sourd de l’inertie des wagons sur les rails, écho d’un caillou jeté sur un container vide… Bruits apparemment anodins, mais suivis d’un silence de mort qui en renforce leur puissance suggestive et nous accompagne jusqu’à notre propre navire qui nous accueille par le cliquetis des câbles sur la mature, le craquement des aussières qui se cisaillent sur les bittards, le ronronnement de ses diesel alternateurs et le roulis de la coupée sur le quai en béton.

Et puis… un port est souvent inélégant. Les dockers, les lamaneurs, puis les shipchandlers, manquent du vernis que l’on exigerait ailleurs pour les clients. Quant aux filles des ports, les pauvres traînent derrière elles une sacrée réputation...

Le voyageur qui arrive par l’aéroport ou la route ne ressent pas du tout cela.

Et malgré tout, un port est attachant, car il est humain, habité par une communauté sans fard, sans esbroufe, sans culte du corps ou du superficiel. Les relations qui s’y créent sont réelles, profondes. Un port n’a pas les qualités de l’accueil aux standards d’un aéroport, mais au moins on s’y sent chez soi. Jamais dans un aéroport ou une gare.

Dans les ports, on apprécie l’absence de ces hôtesses d’aéroport au sourire de publicité de dentifrice, aux vêtements excessivement impeccables, au maquillage exagérément coloré et au parfum trop sucré, à l’allure trop sophistiquée, aux réponses automatiques. Très serviables et toujours polies, certes, mais parfois des machines commerciales, des vendeuses de service, quelque part la caricature du secteur tertiaire.

On goûte également l’absence de ces fonctionnaires robotiques qui ne regardent queles papiers que vous leur tendez et qu’ils jugent avec mépris parce qu’ils sont assis et vous debout, entre des centaines de gens qui font la queue à attendre le tampon qui vous permettra de traverser, tandis que votre voiture attend sur le parking.

Un port vous accueille avec ses dockers défoncés, le sourire édenté, avec pour seul uniforme leur chasuble orange. Il n’y a pas l’odeur aseptisée des aéroports, mais l’air salé qui apporte les effluves de détritus, de fruits pourris, de poissons séchés par le soleil et de bétail, avec son lot de mouches… Je ne peux l’expliquer, mais un port, dans mon esprit, a toujours cette odeur là ; l’arrivée à terre a toujours des senteurs de sable, de poussière, de poubelle, de dromadaires ou de chèvres, de charbon, d’huile de moteur et de figues blettes.

Revenez 5 ans après, le même shipchandler roublard vous attend sur les quais, avec son petit cadeau de bienvenue et le souvenir de ce vous vouliez acheter la fois précédente. Car chaque port a son « Epidemaïs » phénicien qui le rend vivant, unique.


Publié à 01:09, le 30/05/2010, Toulon
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Commentaire sans titre

21:09, 8/06/2010 .. Publié par Sara-Claire
C'est un très beau texte, encore une fois. Bravo. Ton sens de l'écrit va me manquer, mais ainsi va la vie ! Continue ton chemin, et surtout, ne sois pas blasé !!

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