brèves d'escales

l'enthousiasme de Kerguelen était fondé

 

 

Même aujourd’hui, excepté quelques fortunés qui paient le prix fort sur le Marion Dufresne, poser pied à terre aux Kerguelen n’est pas chose commune. Le faire de surcroît par beau temps l’est encore moins.

En dépit des réflexions de quelques aigris se voulant jouer vieux loups de mer « ouaih, les kerguelen par beau temps, c’est pas kerguelen ! », il n’empêche : arriver dans la baie du Morbihan sous ciel bleu, mer belle, avec le mont Ross enneigé qui domine toute la plaine et ouvre sur la petite crique de port aux français, semblable à un petit port de pêche breton dans sa fraîcheur matinale, relève de quelque chose d’exceptionnel. Car la calotte glaciaire Cook, les plaines alentours et les diverses îles de la baie, on les voit rarement de Port-aux-français.

Quant aux longs chenalages dans les fjords de l’archipel, véritable labyrinthe, on a, en général, l’habitude de se fier au radar plutôt qu’aux éléments optiques, constamment sous la brume ou la pluie glaciale.

 

 

         Mais nous, nous étions comme un été dans les Lofoten, à moins que ce ne soit le Corryvreckan ? ou les chenaux de Patagonie… Protégés du vent par les massifs reliefs volcaniques, nous filions de baies en baies entassés sur les ailerons, la plage avant, la passerelle supérieure et la plate-forme hélicoptère, emmitouflés dans une bonne veste de quart à profiter du soleil austral qui massait la peau d’une douce tiédeur, sans nous réchauffer totalement. Le délicieux thé au caramel concocté par les cuisiniers tous les matins comblait les quelques degrés manquants, et la majesté des lieux faisait oublier les doigts engourdis...

 

 

A Port-aux-français, j’ai pu me promener sur le littoral, passant par la chapelle Notre Dame du vent qui résiste à toutes les bourrasques, longer les falaises et les grandes plaines où l’herbe était incroyablement verte, chats et lapins s’enfuyant devant mes pas. Marcher jusqu’à une petite crique, où des flegmatiques éléphants de mer se doraient au soleil, en pleine mue. On a même pu déjeuner dehors, sur la terrasse d’une des bâtisses préfabriquées, devant le bistrot « Totoche ». Au menu, carpaccio de légine. Un délice.

 

 

Le lendemain, dans la baie du Hopeful, au nord de l'archipel, halte rafraîchissante au bord d'une rivière et une cascade qui servaient autrefois à l’approvisionnement des navires en eau douce. Le mouillage est un peu plus complexe car peu hydrographié, l’ancre glisse sur les laminaires avant d’accrocher le sol vaseux à quelques 200 mètres du point de mouillage initial. La manœuvre est effectuée une seconde fois, pour s’assurer qu’on ait bien fait tête, en dépit de la mauvaise humeur des manœuvriers plage avant qui devaient ranger les 130 mètres de chaînes dans la soute à bosco.

 

 

            Puis ce fut la mise à terre pour une mémorable pêche aux moules ; nous étions une quinzaine, habillés en tenue étanche dans l’eau à 5°, à s'écorcher les doigts pour cueillir des kilos de moules parfois grosses comme une paume de main ! Sur les rochers immergés jusqu’à 5 mètres (le marnage est très faible à Kerguelen, il n’y a pas à proprement parlé d’estran), pas un centimètre carré sans moules ! Au bout d’une demi-heure, quatre sacs postaux pleins à ras bord montaient à bord par les potences du passe zodiac. 

         Evidemment, au niveau de la pesée… les sources divergent quelque peu; 60 kilos selon les brassiers, 35 selon la cuisine...

Bah, peu importe, 80 kilos ! si ça peut les faire plaisir... Sûr, une belle ventrée des meilleures moules du monde. De toute façon, elles auraient été infectes, infestées de vers, qu’on les aurait trouvées quand même succulentes.

 

Elles n'étaient pas normales ces moules. Elles avaient le goût de l’insolite, de l’interdit (c’est légèrement protégé tout de même), de l’unique. Des moules qui n’ont pas de prix.

 

 

         La suite fut bucolique. Promenade parmi les herbes hautes aux senteurs de pissenlit et de cresson, au milieu de quelques manchots, pour se diriger vers le lac, semblable à ceux des Highlands, en haut d’un belvédère qui nous offrait la vue sur le lac d’un côté, sur la baie du Hopeful de l’autre et tous les fjords de la côte Est de Kerguelen, avec une excellente visibilité presque insolente.

L’équipage était comme des enfants découvrant une terre après être sortis de prison. Les uns descendaient la rivière sur le dos (en combinaison), d’autres bullaient allongés dans les herbes hautes… Bon sang, où est donc cette île de la désolation dont tout le monde nous parlait avant de partir ?

 

 

 

 

 

 

Et pourtant, la découverte de l’archipel fut un fiasco. L’amiral de Kerguelen, qui n’avait pas posé le pied sur l’archipel, avait dépeint une terre idyllique à son retour à Paris ; une terre fertile, avec tout ce qu’il fallait en eau douce, le nouvel el dorado austral, en somme. Il avait même cru découvrir le continent austral que tout le monde imaginait, comme si le globe était symétrique…

Le deuxième voyage, très mal préparé et précipité, fut un désastre. Il perdit la majorité de son équipage et la confiance des autres, notamment des scientifiques embarqués qu’il méprisait. Pour couronner le tout, à son retour, Kerguelen fut radié de la marine en 1775, condamné à six ans de forteresse à Brest avec l’interdiction de publier quoi que ce soit. Notamment, il lui fut reproché d’avoir embarqué une clandestine (une dénommée Louison, avec qui il entretenait « une liaison scandaleuse »), d’avoir trafiqué et pacotillé pendant les escales, de ne pas avoir rempli les instructions royales et d’avoir abandonné la mission…Tout compte fait, ses petits écarts me le rendent presque sympathique.

 

 

Le grand rival de Kerguelen, le capitaine Cook, fut le seul contemporain à lui rendre justice ; « Une île assez petite que, à cause de sa stérilité, j’appellerais avec justesse l’île de la désolation, si je ne voulais pas enlever à M.de Kerguelen l’honneur de lui donner son nom. ».

 

A mon tour monsieur de Kerguelen je vous rends hommage. Si vous avez vu ces terres comme je les ai admiré, il y avait de quoi être enthousiaste. Ai-je été enchanté par le syndrome des terres australes ? Sans doute, car j’y ai vu presqu’un paradis.

 

 

Vous me direz, Kerguelen, c’est un peu comme la Bretagne, c’est facile de l’aimer l’été…


Publié à 04:15, le 30/03/2009, Port-aux-Français
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descente vers Crozet ou le syndrome des terres australes

 

Il semble qu’en s’élevant au-dessus du séjour des hommes on y laisse tous les sentiments bas et terrestres, et qu’à mesure qu’on approche des régions éthérées, l’âme contracte quelque chose de leur inaltérable pureté. Jean-Jacques Rousseau, La Nouvelle Héloïse 

 

 

 

Peu à peu les températures baissent, la houle se creuse et le vent souffle de plus en plus violemment… apparaissent les premiers albatros au niveau des quarantièmes. Comme grisés par les rafales, ils plongent dans les déferlantes comme des fous, toujours au raz des crêtes sans jamais toucher l’eau, valsant avec furie parmi les vagues, et épousent leurs mouvements brusques avec une précision de funambule.

 

 

Et puis, un après-midi, avant d’arriver à l’archipel de Crozet, le vent se calme, et la brume tombe avec son lot de surprises ; l’odeur salée et piquante des embruns laisse place à une douce fraîcheur, comme si l’on sentait la neige autour de soi et la vie marine s’endort lentement, ne laissant plus que le bruit de l’étrave dans l’eau silencieuse que laisse toutefois une longue houle berçante.

Les albatros, pétrels, goélands, sternes nous accompagnent toujours mais dans un silence respectueux, et les petits manchots royaux, dans l’eau, nous conduisent jusqu’à leur repaire de l’île de la possession. On ne voit pas à 20 mètres, le mouillage s’effectue au radar, sans un bruit, comme des pirates qui arriveraient à la tombée du jour pour prendre le port à la surprise générale.

On n’entend que la longue descente des 120 mètres de chaînes qui défilent le long de la proue. Juste le temps de mouiller avant que le vent se lève à nouveau, repoussant le brouillard par des rafales de 50 nœuds, nous laissant découvrir le spectacle ; Nous sommes dans une baie, entourée d’une côte déchiquetée, au beau milieu de milliers de manchots qui nagent autour des bateaux, nullement effrayés par le couple d’orques qui s’approche du navire, intrigué par ce nouveau visiteur.

Devant nous, d’immenses façades de roches, le long desquelles s’étendent des cascades qui, soufflées par le vent violent des quarantièmes, méprisent la loi de la gravité et sont projetées vers le haut avant de s’envoler dans les airs dans un nuage de bruine… Au loin, sur une petite crique, piaillent les paisibles gardiens des lieux, des manchots par milliers. La plus grande manchotière au monde.

 

 

Ce qui marque à l’arrivée sur la plage, c’est une forte odeur incommodante ; effluves de fientes mélangées à la plume mouillée, de vase et de goémon, et charognes de manchots dévorées par les pétrels.. Alors on regarde impuissants les maladroits pétrels géants subantarctiques traîner leurs sales ailes sur le sol, boitant au milieu des manchots royaux prêts à attaquer le plus faible. Ils attaquent par les orifices, généralement l’anus, et dévorent tout à l’intérieur, sans déchiqueter la peau, laissant la charogne pourrir au milieu de la colonie.

Les manchots sont solitaires et non solidaires, ensemble pour se partager un bout de terrain ridicule, mais surtout pas pour se protéger ! Ici, les pétrels géants sont comme des renards dans une basse cour. Un garde-manger sans aucune résistance. La seule auto-défense des manchots quand on les approche consiste à se lever pour paraître le plus grand possible (autour de 70 cm) et bomber le torse. Autant vous dire que ce n’est pas franchement efficace. De leur côté, les monstrueux éléphants de mer lézardent sur les rochers, indifférents au carnage qui se déroule à proximité, et se contentent d’ouvrir la gueule en grand quand leur rayon de sécurité est franchi.

 

 

On a le réel sentiment d’arriver dans le monde sauvage à l’état pur, et l’impression de déranger cette nature qui n’est pas faite pour nous. Alors on est juste de passage, des étrangers, des vagabonds pour une halte, pour repartir aussitôt. Le syndrome des terres australes, dit-on...

 

 


Publié à 04:03, le 30/03/2009, Port-aux-Français
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